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Dans ce jardin qu’on aimait

Etrange. Tout dans ce roman est étrange. L’avertissement de l’auteur, d’emblée, souligne l’état d’esprit particulier, fait de nostalgie douce-amère et d’étranges visions, dans lequel il baignait quand il décida de l’écrire : c’était en hiver, saison de la nuit qui emprisonne le jour. Façon peut-être d’apprivoiser les ténèbres et de rendre un hommage à…

Etrangeté des liens entre le sujet choisi, la vie d’un héros solitaire, ayant réellement existé, et la forme du récit : une pièce de théâtre, construite elle aussi étrangement le long d’une seule ligne visible partageant la scène entre ombre et lumière, et audible, durant tout le déroulement de la pièce, par la musicalité du style relatant une dévotion absolue à l’amour d’une vie.

Trois personnages : le récitant, Siméon et Rosemund. Le décor : un intérieur humble, avec un vieux piano et une porte fenêtre donnant sur un jardin, non visible, mais véritable quatrième personnage de la pièce. Le récitant symbolise la conscience de Siméon qui est le père de Rosemund.

Siméon Pease Cheney était révérend et musicien. Il habitait un presbytère assez isolé, pas très éloigné du port de New-York. Toute sa vie, il nota le chant des oiseaux qu’il entendait dans son jardin ; mais aussi les bruits de la pluie, ceux du robinet qui fuit et dont les gouttes d’eau tombent dans l’arrosoir ébréché, ceux aussi du manteau humide qu’on suspend au porte-manteau de l’entrée…

Il fut le premier musicien à composer ainsi, et pourtant jamais reconnu par ses pairs, malgré son acharnement à faire éditer ses partitions. Il mourut en 1890 ; seul Antonin Dvorak, le grand compositeur tchèque, prit son œuvre au sérieux.

Durant tout le temps passé dans son jardin à écouter les oiseaux, durant les longues heures de transcription musicales qu’il jouait sur son vieux piano, il retrouvait sa femme Eva qu’il adorait et adorera toute sa longue vie, morte en couches à 24 ans lors de la naissance de Rosemund, après seulement un an de mariage ! Eva passait son temps au jardin qu’elle cultivait et entretenait avec passion.

Attitude étrange de cet homme qui ne pense qu’à son épouse morte, qui ne supporte plus sa fille devenue femme…
Attitude étrange de Rosemund, professeur de piano et de chant, qui devient aveugle et sourde dès qu’il s’agit de jouer de cet instrument ou de l’entendre, et qui reste vieille fille pour s’occuper de son père…

L’auteur Pascal Quignard, romancier, Prix Goncourt 2002 pour « Les ombres errantes », violoncelliste de talent, veut ici redonner à Siméon Pease Cheney toute l’importance qu’il aurait dû avoir pour l’originalité de son œuvre qui a permis d’ouvrir d’autres portes d’entrée dans l’univers musical contemporain.
Style d’écriture très élégant, scandé par les expressions « à cour » et « à jardin ». Nous sommes dans un univers de théâtre et de musique…

Commentaire par ODILE

Le révérend Simeon Pease Cheney est le premier compositeur moderne à avoir noté tous les chants des oiseaux qu’il avait entendus, au cours de son ministère, venir pépier dans le jardin de sa cure, au cours des années 1860-1880. Il nota jusqu’aux gouttes de l’arrivée d’eau mal fermée dans l’arrosoir sur le pavé de sa cour. Il transcrivit jusqu’au son particulier que faisait le portemanteau du corridor quand le vent s’engouffrait dans les trench-coats et les pèlerines l’hiver. J’ai été ensorcelé par cet étrange presbytère tout à coup devenu sonore, et je me suis mis à être heureux dans ce jardin obsédé par l’amour que cet homme portait à sa femme disparue.   Résumé du livre, ETF

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