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L’archipel d’une autre vie

C’est une étrange histoire, tout à la fois western, récit existentialiste, pamphlet politique - Staline est encore en vie pour six mois au moment du récit ; difficile de classer cette œuvre d’Andreï Makine.

Nous sommes en 1970 et le récit est écrit à la première personne, mais deux personnages s’y expriment, d’une part le témoin - appelons-le ainsi - jeune adolescent orphelin et apprenti en géodésie à Tougour, aux fins fonds de la Sibérie Orientale, et puis le narrateur, Pavel Gartsev, qui intrigue notre étudiant et ne peut résister, devant son insistance, à lui conter son aventure en 1952. Il avait alors 27 ans.

Il était soldat dans un camp, en pleine guerre froide, où, avec ses camarades, il s’entraînait pour se préparer à une guerre nucléaire … dans la boue, des abris insalubres et des conditions de vie insupportables. Un prisonnier s’évade. Cinq hommes, dont Pavel, sont envoyés à la poursuite du fugitif, dont on ne sait pas trop qui il est, espion occidental, espion nazi ?…

Voilà le point de départ d’une longue traque dans la taïga russe, à l’approche de l’automne, au sein d’une nature hostile, menée par des hommes dont chacun a sa personnalité. Bassine, courageux avec son chien Alma, Louskass le « petit chef », qui se croyait au service d’une idée, Ratinsky, mouchard, traître patenté et esclave du pouvoir en place et Bouton, commandant cette escouade, sans oublier Pavel qui doit absolument sauver sa vie mais ne peut s’empêcher d’observer ses camarades.

Les hommes sont épuisés, doivent faire face à une nature sans cesse plus hostile, le fugitif sait admirablement les tenir à distance, on dirait qu’il les nargue … Mais lorsque Pavel l’attrapera enfin et saura qui il est vraiment, sa vie en sera définitivement changée.

Je n’en dirait pas plus pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte. Dans un style vivace, nous tenant sans cesse en haleine, Makine nous envoie un message fort : arrêtez les violences, les fanatismes, les pollutions, il y a une autre façon de vivre.

Voilà un roman qu’il faut lire, et même dévorer pour y revenir ensuite et y redécouvrir des paysages, des personnages, et aussi des mots porteurs de rêve, jusque dans l’archipel des Chantars, à l’ouest de la mer d’Okhotsk : c’est magnifique, grandiose, et nous laisse sans voix.

Tenez, jugez-en : « A l’approche de cet îlot, la mer fut éventrée, découvrant des boyaux de flux qui s’emmêlaient, bouillonnaient, formaient des ondes contraires. Notre radeau tourniqua, telle une brindille dans un ruisseau, et soudain ralentit dans un répit inexplicable ».

Ah oui, au fait, vous savez, ce jeune apprenti, en 1970, s’appelait … Andreï Makine !

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